Accueil » Extraits d'ouvrages » Mamie fugue, extraits
 
Mamie fugue, extraits PDF Imprimer Envoyer
Dimanche, 05 Décembre 2010 08:01
Ondine : Voilà, c'est difficile à expliquer, mais, dans ses dernières lettres, je la trouve bizarre. Avant, elle avait une pêche d'enfer, toujours le mot pour rire. Quand quelqu'un lui demandait : « Vous n'avez pas de rhumatismes, vous ? » Elle répondait : « Non, que voulez-vous que j'en fasse ? » Elle a horreur de parler de ses douleurs.

Apoline : C'est pas comme ma mamie qui se plaint tout le temps. Faut dire qu'elle est mal en point. Elle n'arrive même plus à marcher.

Amine : Moi, mes grands-parents, je ne les vois jamais, ils habitent trop loin. Je les connais presque pas.

Enzo : Moi, j'aimerais bien en avoir, mais ils sont morts.

Renault : Je te refile les miens si tu veux. Ils n'impriment plus. Tu peux raconter ce que tu veux, ils ne comprennent rien... Super pratique ! Oh pardon, mademoiselle Ondine, je vous en prie, continuez.

Ondine : Quand elle me raconte ses histoires, j'adore. Des fois, je ne comprends pas tout, elle mélange les époques, elle est un peu à l'ouest, mais elle est géniale. Elle a beaucoup voyagé, en roulotte, sur des gros paquebots, en planeur. Elle a fait de la spéléo, de la plongée sous-marine. Elle a eu plein d'amoureux : un toréador, un coureur cycliste, un lanceur de couteaux, un saxophoniste et même un ministre.

Renault : Une sacrée tombeuse, t'es sûre qu'elle ne s'appelle pas Marylin Monroe ?

Margot : Tu nous fatigues, Renault !

Enzo : Tu crois qu'elle est malade ?

Ondine : Elle a la vue qui baisse et de plus en plus de mal à lire, mais c'est pas trop le physique : c'est le mental. Depuis qu'elle est à la maison de retraite, elle déprime.

Sarah : Elle a le moral dans les chaussures quoi. Faut reconnaître que ça ne doit pas être folichon de vieillir et de se retrouver tout le temps avec d'autres vieux qui radotent ou qui sont cassés.

Margot : Ou les deux !

Renault : T'as qu'à l'inscrire dans un club de spéléo ou de plongée. Ou alors tu la fais piquer, comme ma chienne.

Apoline : Il est sadique ce type.

Amine : Pourquoi ne vit-elle pas avec vous ?

Ondine : C'est compliqué. Elle ne pouvait pas rester dans son appart. Il était à vendre, elle n'a pas pu l'acheter et personne dans la famille ne peut la prendre. D'ailleurs, elle ne veut absolument pas venir pour ne pas être une gêne pour nous.

Kevin : Lis-leur sa dernière lettre.

Ondine : Oui, si tu veux. (Elle déplie une longue lettre.) « Ma petite chérie, na na na », ça, c'est des trucs perso.

Sarah : Ben non, lis-la pour de vrai en entier.

Margot : Laisse-la faire, Sarah, il y a peut-être des secrets de famille qu'Ondine ne veut pas dévoiler ?

Ondine : Non, c'est pas important : « Tu es mon rayon de soleil. J'adore tes dessins. Tu es une artiste. Ne rougis ma grenouille... »

Enzo : Ta grenouille ?

Ondine : Oui, il paraît que quand j'étais petite je sautais partout comme une grenouille, alors elle m'a surnommée...

Renault : Je croyais que c'était à cause de tes cuisses moi !

Ondine : De mes cuisses ?

Renault : T'as jamais entendu parler des cuisses de grenouille ?

Apoline : Cet individu est d'une finesse !

Kevin : Arrêtez de l'interrompre, on ne va pas passer la nuit ici !

Amine : Grand chef sioux a parlé, nous devoir fermer nos grands orifices à paroles.

Ondine : « Tu es vraiment très douée, continue surtout. Ici, tout est organisé, minuté. C'est une routine désespérante qui ne va pas avec mon tempérament bohème. Tous ces vieux sont mal embouchés. Je me surprends à détester tout le monde. Je n'attends qu'une chose : dévisser de la paroi. »

Amine : Dévisser de la paroi ?

Renault : Elle a aussi pratiqué l'alpinisme ? Vous allez voir qu'elle aura fait du skate !

Enzo : Quand tu dévisses d'une paroi, tu risques fort de tomber dans le précipice et de crever.

Ondine : « Dévisser de la paroi », pour moi c'est clair, ça veut dire mourir et vite. Elle n'aurait jamais dit ça avant, je ne supporte pas cette idée. (Avec de l'émotion dans la voix.) Ça me gonfle vraiment. (Elle continue la lecture.) « Quand j'avais ton âge, j'étais pensionnaire dans une école religieuse où le règlement était très sévère. Nous devions faire une révérence en passant devant la directrice, tu te rends compte ? »

Sarah: Comme devant une reine ! tu nous vois faire une révérence devant madame Marin ?

Rires.

Ondine : « Je me sentais emprisonnée dans un carcan dans ce pensionnat et bien ici c'est exactement pareil. Je n'ai qu'une envie, c'est de faire le mur comme autrefois j'ai fait celui du pensionnat. Je veux me mélanger aux autres comme dans la vraie vie. Mais c'est très surveillé ici et où aller du reste ? »

Enzo : C'est quoi un carcan ?

Apoline : C'est un truc qui serre le corps, un genre de collier en fer avec lequel on attachait les criminels, je crois.

Sarah : Quelque chose qui empêche d'être libre en fait. Continue Ondine.

Ondine : « Nous, les vieux, nous ne consommons guère. Nous ne faisons pas marcher le commerce. On n'intéresse personne. Nous sommes des encombrants même pas recyclables. À quoi sert une vielle dame aujourd'hui ? »

Amine : Elle n'a pas tort, on s'en contrefout des vieux. Quand il y a eu la canicule une année, vous ne vous rappelez pas ? Il y a plein de vieux, les plus faibles évidemment, qui sont morts de soif.

Apoline : C'est vrai ? Ici, en France ? Je n'ai pas fait gaffe. C'est énorme !.

Kevin : Continue Ondine, s'il te plaît.

Ondine : « J'attends le moment de retrouver ton grand-papi, mais cet espoir-là aussi c'est peut-être une blague. »

Enzo : Il est mort?

Ondine : Ben oui, il est mort il y a trois ans.

Enzo : Elle espère le retrouver au paradis mais ce n'est pas gagné.

Renault : Arrêtez, je vais pleurer. D'accord, elle n'a pas le moral au beau fixe, ton ancêtre, mais que veux-tu qu'on y fasse ? Elle a été jeune, maintenant elle est vielle, elle ne se plaît pas dans son hospice, mais c'est la vie non ? On ne va pas se faire sauter le caisson pour ça.

Enzo : Toi, il ne faudra pas t'étonner si personne ne vient à ton enterrement, on sera trop content d'être débarrassé de toi.

Sarah : On pourrait lui rendre visite, lui porter des fleurs, jouer avec elle au Scrabble...

Ondine : C'est sympa Sarah, mais on peut faire plus fort. Mon idée, c'est de la faire évader.

Tous: Évader ?
Renault (imitant le son d'une trompette) Ta ta ta ta ta... Une mamie s'est évadée de son hospice, une meute de pitbulls est lancée à ses trousses.


Extrait 2