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Rumeurs au collège : extraits PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 03 Décembre 2010 00:00
Anton Abdourassi, élève de 6ème 1, collège Saint-Exupéry
Mardi 7, 10 h 25
- Silence !
J'ai mal à la tête. Alors quand la prof de dessin crie, je me ratatine sur la chaise, la tête dans une main. Pourvu qu'elle ne me voie pas. Qu'elle en interroge un autre. Sinon je vais m'embrouiller, je le sens...
J'ai mal à la tête parce que j'ai mal au ventre.
Et mal au ventre parce que j'ai rien mangé à midi.
Ça avait l'air bon, pourtant. Mais j'étais tout noué à l'intérieur, trop inquiet, alors j'ai pas touché aux assiettes du plateau.
Maman Rosanna n'aurait pas été contente. Elle dit que dans ce pays il y a tant à manger qu'on passe son temps à gaspiller et que c'est mal. Elle dit que le Seigneur aurait pu répartir le manger équitablement entre l'Afrique et ici. Elle dit : « Si le sol te brûle les pieds, c'est que tu ne cours pas assez vite ».
Pourvu que je retrouve maman Rosanna en rentrant à la maison !
Je lui ai dit que j'irai au supermarché après le collège. Mais elle est têtue, vraiment obstinée, si elle a eu envie de s'y rendre elle-même, aucun baobab sur sa route ne l'aura détournée de son idée.
Si elle a été arrêtée en sortant du magasin, comment je me le pardonnerais ?
Mince, la vieille me regarde ! Non, je dois me calmer. Ne plus trembler.
Non, pas moi, qu'elle ne m'interroge pas !
- Silence, écoutez bien les consignes que je vous donne...
Ouf, pas moi, pas cette fois.
Si ça se trouve c'est papa Missao qui a voulu retourner à la préfecture. J'ai pourtant été ferme : « Non, non, non, tu n'y vas pas sans moi. Je dois aller trois matins à l'école et on ira ensemble mercredi après-midi. »
Il a dit oui, mais si ça se trouve, il en a fait qu'à sa tête.
Si les papiers sont arrivés, c'est sûr, il n'aura pas tout compris et les agents ont pu s'énerver. Il a pu se faire arrêter. Et la police a pu emmener tous les frères et sœurs, ceux trop petits pour aller à l'école.
Et s'ils étaient tous dans une voiture de police à m'attendre à la sortie du collège ? Comme on l'a vu à la télé...
- Silence ! Sortez vos feuilles de Canson.
- Madame, moi j'en ai pas.
- Madame, moi non plus, ma mère travaille, elle a dit qu'on ferait les courses samed...
- Ca suffit ! La liste des fournitures vous a été distribuée en juin. Elle n'a pas eu le temps de t'acheter du papier pendant tout l'été, ta mère ?
- Ben non. »
J'ai mal à la tête. J'ai peur. Mes mains sont moites. J'ai peur qu'en sortant, au portail, il y ait une voiture de police avec la famille arrêtée dedans. Bon, c'est vrai, comme dit papa Missao quand il rigole « « Un seul morceau de bois donne de la fumée, mais pas de feu ». On est nombreux, il leur faudra au moins deux voitures pour nous arrêter !
En Afrique, maman Rosanna sait qu'on dit : « Là où le cœur est, les pieds n'hésitent pas à aller ». Mon cœur et mes pieds sont ici. Mais ma tête...
Ma tête... Trois jours, c'est long. Très long. Trop long d'attendre de savoir si les papiers arriveront enfin.