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Guerre des sables, extraits PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 03 Décembre 2010 00:00
Chapitre 2

- 4... 3... 2... 1... zéro !
Mahmud s'élança dans la pente à grandes enjambées.
Il repéra du coin de l'oeil les deux burnous posés sur le
sable qui formaient la ligne de départ et, d'un ultime
coup de reins, il se laissa prestement tomber sur le
ventre, bien à plat sur sa luge. Le sable lui giflait les joues
et les yeux lui piquaient affreusement. Sous son ventre,
par contre, le frottement du sable chaud était agréable
et doux. Mahmud prit de la vitesse et ferma les yeux,
autant pour savourer l'ivresse de la glissade que pour
les protéger de la morsure du sable. Le jeune garçon
décolla un court instant en franchissant une bosse de la
dune et atterrit mollement, quelques mètres plus bas.
Son corps avait dû s'enfoncer un peu dans le sable, car il
avait soudain perdu de la vitesse. Qu'importe, Mahmud
savait qu'il avait été bon. Il était même sûr d'avoir été
plus rapide que le plus rapide des concurrents. En luge
des sables, il était tout simplement imbattable !
Le terrain se fit plus plat, Mahmud glissa encore
doucement sur quelques mètres et s'immobilisa, le
coeur battant, les poings enfouis dans le sable, serrés
sous l'effort qu'il faisait pour rester calme. Il aurait
aimé se relever tout de suite, bondir au ciel, pousser des
cris de victoire, mais il resta prudemment immobile sur
le sol jusqu'au verdict des arbitres :
- Winston Hawk, 17 secondes, cria le chronométreur.
Winston Hawk, c'était le nom d'athlète que s'était
choisi Mahmud pour participer à cette course, la finale
du Championnat de luge du Campement de Mazraoui.
Le chronométreur se tourna vers l'arbitre de la ligne
d'arrivée qui agita un T-shirt vert, puis vers celui de
la ligne de départ, en haut de la dune, qui en fit de
même : Winston Hawk, alias Mahmud, n'avait pas
mordu la ligne de départ et avait bien franchi celle
d'arrivée.
- 17 secondes, confirma l'arbitre chronométreur en
hochant la tête d'un air grave, c'est le meilleur temps.
Winston Hawk est le vainqueur de notre grande finale.
Mahmud se releva d'un bond et entama une danse
effrénée sous le soleil, jetant en l'air son bonnet, poussant
des cris stridents, faisant des pieds de nez aux autres
concurrents, leur montrant ostensiblement la bosse de
son petit derrière sous l'étoffe de son burnous.
- I am the champion ! hurlait-il, essoufflé.
Sur la dune, les commentaires allaient bon train. On
se bousculait autour de l'arbitre de la ligne de départ.
- Il a mordu, j'te dis.
- Et moi, j'te dis qu'non.
- D'abord moi, j'ai compté 19 secondes. L'arbitre,
il a traîné en comptant !
Ça, c'était bien possible, d'ailleurs. C'est tout
l'inconvénient des chronomètres humains, surtout
si le chronomètre humain est un gamin de huit ans.
Un « six » ou un « dix », ça patine un peu entre les
dents manquantes. Alors, que dire d'un « dix-sept » !
Mahmud n'entendait pas se faire voler la victoire. Il
froissa sa luge des sables, un simple rectangle de plastique
épais, au fond de sa poche et escalada la dune en
soufflant sous le soleil.
- Dommage que papa ne soit pas là pour voir ça,
ne put-il s'empêcher de penser. Il serait drôlement fier
de moi. Si seulement il pouvait arriver maintenant, ce
serait trop super...
Mahmud sentit les larmes lui monter aux yeux à la
seule évocation de son père. Le jeune garçon s'immobilisa
à mi-pente et scruta le désert dans l'espoir d'y
détecter la silhouette de son père, fièrement assis sur
son dromadaire. Rien, il ne vit rien du tout, si ce n'est,
au loin, un petit nuage de poussière.

[...]

Le président des Championnats de luge du Campement
de Mazraoui s'approcha de Mahmud pour lui
passer au cou sa médaille, un chapelet de noyaux de
dattes relevé d'un fossile d'escargot poli.
- Winston Hawk..., commença-t-il.
Mahmud l'écarta d'un revers de main, bondit de sa
caisse et dévala la pente en direction du campement.
Jamais Mahmud n'avait traversé le campement aussi
vite. Ses pieds nus semblaient voler au-dessus des petits
cailloux pointus du chemin. Il sautait sans même s'en
rendre compte par dessus les ornières et les bosses,
tout son corps tendu vers un seul et unique point : cette
silhouette qui se rapprochait doucement au rythme des
pas chaloupés d'un dromadaire.
Si ce n'était pas son père, se disait Mahmud,
l'étranger aurait peut-être des nouvelles de lui. Peutêtre
venait-il même ici pour en donner ! Son coeur se
serra soudain dans sa poitrine. Pas de nouvelles, bonnes
nouvelles. Et si... s'il était arrivé quelque chose à son
père ? Le jeune garçon accéléra encore sa course pour
ne ralentir qu'à quelque dizaines de mètres du cavalier
tassé sur sa monture.
Ce n'était pas son père ! Mahmud sentit les larmes
lui envahir le visage. Il donna un coup de pied rageur
dans le sable. Cette étoffe sur la selle lui avait donné
tant d'espoir. C'était trop injuste !
L'étranger immobilisa sa monture. Le regard étrangement
fixe, il ne quittait pas des yeux le garçon qui
s'était maintenant retourné pour cacher son désespoir.
L'homme fit glisser sous son menton l'étoffe de son
voile.
- Mahmud ! appela-t-il doucement d'une voix
rocailleuse.
Cette voix ! Mahmud se retourna d'un bond et resta
pétrifié devant le spectacle qui s'offrait à lui. Cette
voix, celle de son père, sortait d'une bouche qu'il ne
reconnaissait pas, de lèvres inconnues, exsangues au
milieu d'un visage buriné et amaigri, couvert d'une
barbe bouclée et clairsemée dans laquelle dominait le
blanc. Le nez en jaillissait comme un grand bec d'aigle,
les narines pincées, tendues à l'extrême sous une peau
trop rare. L'homme semblait ne pas avoir d'épaules,
l'étoffe de sa vaste robe bleue flottait autour de son
corps comme l'habit d'une marionnette dont la tête
serait piquée sur un bâton trop fragile pour la porter.
Pourtant, cette voix et ses yeux fiévreux qui brillaient
de bonheur sous les paupières rougies, c'étaient bien
ceux de son père.
L'homme descendit doucement de sa monture,
comme s'il avait eu peur de se briser les os en sautant
sur le sol. Il ouvrit les bras, esquissant un sourire d'une
tristesse infinie.
- Mon fils, murmura-t-il.
Mahmud ne savait pas s'il devait rire ou pleurer.
Son père, son papa, son p'tit papa, son p'pa ! Il était
revenu ! Il était là, devant lui, attendant avec anxiété
et bonheur, calé contre son dromadaire pour soutenir
son corps rongé par la fatigue et le soleil, que son fils se
jette dans ses bras. Quelle triste mine il avait dans son
bonheur, ce papa là.
Mahmud s'élança vers lui, hurlant tout son bonheur
de le revoir. Il se plaqua contre sa poitrine, l'entourant
à l'étouffer de ses petits bras tremblants. Il était dans
les bras de son papa, la vie était si belle en cet instant.
Mahmud laissa s'épancher les flots de larmes contenus
pendant des mois. Son nez coulait le bonheur, écrivant
en minces traces brillantes sur le tissu la douleur qui
l'avait si longtemps habité. Sous l'étoffe, il sentait les
côtes saillantes de son père, l'odeur du désert et celle
âcre, et pourtant si bonne, d'un papa enfin revenu.
- Papa, je suis le champion de luge, murmura
Mahmud comme pour s'assurer qu'il ne vivait pas un
rêve.
Rachid se laissa aller contre son dromadaire et
savoura, les larmes aux yeux, cette petite boule de vie
impétueuse et tremblante, si chaude et si douce après
cette longue absence, après ces longs mois d'une vie
dure et sans répit.


Extrait 2