Accueil » Extraits d'ouvrages » Papi Hippy, extraits
 
Papi Hippy, extraits PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 03 Décembre 2010 00:00
SCÈNE III
(N'est pas du tout représentatif à la mise en page du livre)

Photo : des étudiants en grève sont allongés sur la pelouse de
la fac. Des couples plutôt libres sont enlacés, des étudiants
discutent avec passion.


Laurent
Ça a du bon d'occuper la fac.
François
Tas raison, c'est comme des vacances au camping, mais sans
les vieux.
Brigitte
C'est juste la gueule des gardiens du camping qui me revient
pas.
Martine
Qu'est-ce que tu en sais de leurs gueules. Ils ont tout le temps
leurs casques sur la tête ?
Sylvie
Si ça se trouve, il y a de beaux mecs sous les uniformes.
Brigitte, avec un soupir languissant
Quand je pense qu'on est obligées de faire avec de l'intello
gringalet.
Choeur des étudiants
Tu sais ce qu'ils te disent les intellos gringalets ?
Sylvie
Ce qu'ils disent ? C'est vrai que pour parler, ils sont forts, nos
gringalets.
Brigitte
Je confirme. Le muscle le plus développé, chez eux, c'est bien
la langue !
Martine, se colle contre son copain
Ça n'a pas que des inconvénients, d'ailleurs...
Brigitte
Pour ça, je suis assez d'accord avec toi. Mais quand tu vois
l'usage qu'ils en font pendant les AG, y'a des jours où tu
aimerais pouvoir enlever les piles.
Sylvie, voix nasillarde imitant un orateur
C'est le huitième jour d'occupation de la fac. Le Président
de la République, (Les étudiants entrent dans le jeu et huent
abondamment.) a sommé le Premier ministre (idem) de
donner des ordres au ministre de l'Intérieur (idem) exigeant
des préfets, (idem) de faire évacuer les facs par les forces de
l'ordre. (cris divers) Nous devons nous attendre à un assaut
imminent, mais NOUS NE CÉDERONS PAS !
Choeur des étudiants
C'est la lutte finale, groupons-nous et demain, l'Internationale...
Tout le monde éclate de rire.
Martine
Mes pauvres parents, heureusement qu'ils ne sont pas là pour
nous entendre. Vous verriez ce que je prends à la maison :
« Tu te laisses monter le bourrichon et tu vas perdre une
année de fac avec toutes ces âneries. Dire qu'on se saigne
aux quatre veines pour financer ses études ! Et voilà tout ce
qu'elle en fait... »
François, il l'embrasse
C'est bon, ma biche. Ils sont pas là, tes vieux. Cool.

Martine

Tu l'as facile, toi. Mais tu aurais vu ce que j'ai dégusté quand
ma mère a su que je prenais la pilule. C'est qu'elle fouille mon
sac, la garce.
Sylvie
Tiens, la tienne aussi ! J'ai bien cru que ma vieille allait faire
une crise d'épilepsie quand elle l'a trouvée. Elle s'est mise à
délirer du genre « Ah, elle est belle, la libération de la femme.
Si c'est pour se faire culbuter par le premier venu, c'était bien
la peine ! De notre temps, on appelait ça des catins, maintenant,
ce sont des femmes libérées. Il est beau le progrès,
tiens ! Et patati, et patata... »
Brigitte
Même topo chez moi. C'est pourtant pas parce qu'on prend
la pilule qu'on se fait culbuter à tout bout de champ. On
dirait que ça les embête qu'on profite de notre corps.
Martine
Qu'on profite de notre vie tout simplement. Va-t'en expliquer
ça à mon vieux. Trente ans dans la même boîte, exploité
jusqu'à l'os : « métro-boulot-dodo-téloche-avec-bobonne-etla-
vie-est-belle-tant-qu'on-a-quelque-chose-dans-son-assiette ».

Fred, ton grand-père moralisateur
Pendant la guerre, on était bien contents d'avoir du rutabaga
une fois par jour dans notre assiette. Et pas avec du beurre,
cuit dans le jus, s'il vous plaît.
Martine, l' interrompant
Eh bien, on savait s'en contenter. Je vous souhaite pas de
connaître ce qu'on a connu, mais ça vous mettrait un peu de
plomb dans la cervelle de...
Brigitte
Arrête, tu fais plus vrai que nature !
Un étudiant
Ben ouais, y'a plus que ça qui fonctionne chez ces zombis du
boulot : l'estomac, la reconnaissance du ventre. L'intellect, ils
savent même plus ce que c'est.
Brigitte
On dirait qu'ils ont peur qu'on devienne plus intelligents
qu'eux. Faudrait qu'on reste de petits débiles faciles à manipuler.
Sylvie
Vous déjantez ou quoi ? Je rêve ou on est dans une fac ? Ce
sont bien nos parents qui payent nos études pour qu'on soit
plus instruits. Vous n'allez pas me dire que c'est pour qu'on
reste imbéciles, tout de même !

François
Ben si, justement. Réfléchis dans ta petite tête : « Passe ton
bac d'abord, et après, on verra, » qu'ils disaient. Tu l'as ton
bac, non ?
Sylvie
Ben oui. Toi aussi, j'dirais...
François
Et tu as vu quoi, après ?
Sylvie
Ben... la fac... et... euh...
François
Et ils t'ont pas dit : « Finis ta fac et on verra après. »
Sylvie
Ben... euh... si.
François
Et tu verras quoi, après, à ton avis ?
Sylvie
Ben... ch'ais pas, moi. Va falloir que je bosse. (Elle se reprend
avec fougue.) Ouais mais, avant, je vais me payer une belle
tranche de vie, tu peux me croire. Profiter de ma jeunesse,
voyager...
François
Avant de bosser pour de bon, alors ?
Sylvie
Faudra bien.
Laurent, s'accompagne à la guitare
« ...retourner dans son HLM, manger du poulet aux hormones
».
Brigitte

Tu vois, le cercle est bouclé. On t'a juste instruite, gavée comme
une oie avec de la bonne nourriture cérébrale pré-mâchée,
savamment dosée. Pour que tu sois tout juste bonne pour
l'abattoir à boulot. C'est pas ça qui rend plus intelligent.
François
Après ça, tu peux juste rentrer dans le rang. Tu crois que tu
pourras faire autre chose que tes parents, nourrie à l'engrais
« made by Éducation nationale » ?
Brigitte
Éducation nationale ! Rien que le nom, tiens !
Laurent, improvise sur sa guitare
Éduquons la nation
Faisons des soldats de plomb
Pas du plomb dans la cervelle
Mais du plomb qui leur ruisselle
Sur leurs membres raidis
Le p'tit doigt sur le pli
Sur le pli du pantalon
Faisons-en des cons !

Les étudiants applaudissent.

François

Bien dis, garçon. Signe en bas de ce contrat, je ferai de toi le
Dylan français.
Brigitte, à Martine
Tu piges, maintenant ? Tout ce qu'on veut, c'est que tu apprennes
la vie à papa. Bien brave dans ton petit moule.
Fred, les interrompt
Eh bien moi, leur vie de zombi, j'en veux pas. On n'a qu'une
vie. C'est vrai quoi ! Les études, la famille, la religion, le...
la... Ils n'ont qu'à se le... La vraie vie, elle est dans la sérénité
des montagnes, au plus près de la nature, au plus près des
origines de l'Homme. Ras la casquette, tiens. J'me casse, les
mecs. Ciao !


(Il se lève et sort.)

Extrait II