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Il faudrait naître grand PDF Imprimer Envoyer
Jeudi, 17 Décembre 2009 09:53
Le genre de coup de téléphone qui met de bonne humeur !
- Bonjour Monsieur, je suis bien au Griffon bleu ?
- Tout à fait, bonjour Madame.
- Je pourrais commander un livre directement chez vous ?
- Il n'y a pas de libraire près de chez vous ? Nous préférerions que vous commandiez chez un libraire, un vrai, pas dans une grande surface ni dans une pseudo chaîne culturelle, chez un libraire indépendant.
- Je sais, je l'ai lu sur votre site Internet en introduction du bon de commande. Je trouve ça superbe que vous vouliez les faire travailler, mais notre libraire refuse de travailler avec les petits éditeurs.
Interrogé par mes soins, déguisé en client, j'ai eu la stupeur d'entendre dire que je ne travaillais qu'avec les collectivités. Mon propre démenti n'a pas convaincu le monsieur, visiblement mieux informé que moi-même sur... moi-même !

Ça, c'était hier, une librairie auxerroise. Mais ça aurait pu être avant-hier à Lille et pourrait être après-demain à Marseille. Bordeaux ? C'est déjà fait, merci. Il ne se passe pas une semaine sans un appel ou un courriel de ce genre. Je précise tout de suite qu'il existe malgré tout une grande majorité de libraires qui font leur boulot avec conscience et passion. Je les en remercie et c'est donc aux autres que je m'adresse.

Alors quoi, Mesdames et Messieurs les libraires indépendants qui trouvent trop fatigant d'ajouter un nom dans vos bases de données ? Souhaiteriez-vous être indépendants des petits éditeurs ? Personnellement, je trouve l'idée excellente d'un point de vue comptable, mais je doute qu'à terme le choix soit si bon. Les petits éditeurs sont ceux qui innovent, qui découvrent des talents, qui optent pour des politiques éditoriales osées, qui parcourent les allées des pépinières d'auteurs et illustrateurs, la bêche à la main et la fleur aux lèvres, pour dégoter de nouvelles valeurs. Ils proposent plus que du livre, ils vivent une véritable relation avec leurs auteurs. Ils éditent surtout par passion, par intuition, pas pour le pognon.

Le Griffon bleu n'y connaît rien en foot, mais il a cru comprendre que le club d'Auxerre découvrait des talents, les formait et se les faisait piquer par les clubs plus fortunés dès qu'ils avaient atteint la maturité footbalistique. C'est exactement ça, Monsieur le libraire d'Auxerre, les petits éditeurs sont souvent ceux qui assurent la relève en talents pour demain, pour « après Harry Potter », le Zidane de la littérature jeunesse, pour après cette vague d'énormes bouquins, parfois excellents je le reconnais, aux lettres brillantes sur la couv', qui se vendent en ce moment par suite de treize à la douzaine. Montreuil 2009 était saturé d'une telle littérature. Chez les gros, ce style d'ouvrage n'est pas à la portée des petits. Mais que se passera-t-il quand la vague, la mode, retombera ?

Dans leurs petites serres bios et accueillantes, les petits éditeurs bouturent, rempotent, arrosent, taillent puis plantent en pleine terre de nouvelles pousses aux feuilles pétantes de santé sur lesquelles s'écrira la littérature de demain. Une littérature hors norme, hors mode, intemporelle, qui perdurera aussi longtemps que vivra le lecteur. Vous savez, le lecteur, celui qui fait vivre le libraire qui commande chez l'éditeur ?

Alors, de grâce, ne snobez pas les petits éditeurs, supportez leurs défauts de jeunesse, les erreurs naïves de leurs premiers ouvrages, les petites difficultés d'approvisionnement, aidez-les à se construire, à se professionnaliser au lieu de leur fermer vos rayons. La librairie est le relais indispensable pour l'éditeur désireux de respecter la chaîne du livre, mais comprenez que, bien souvent, le distributeur-diffuseur lui donnerait le coup de grâce, à lui, petit éditeur qui ne peut pas procéder par « office », qui ne supporterait pas les charges des « retours ». Téléphonez au petit éditeur qui a fait qu'un lecteur est venu vous voir, envoyez-lui un courriel de commande et d'encouragement, intéressez-vous à ce qu'il fait. C'est sur cette relation que se construira l'édition de demain. Quand petit éditeur sera devenu grand...